Trouvé en traduisant, d’après Benjamin Moser

Article de Benjamin Moser, paru le 7 juillet 2015 dans le New York Times sous le titre « Found in translation », traduit de l’anglais par Eric Pichelingat avec l’autorisation de l’auteur.

Les Eyzies-de-Tayac, France – À l’université dans les années 1990, je suis tombé sur une auteur brésilienne sensationnelle, au point de penser qu’elle était un nom connu. Elle l’était en effet, à Curitiba ou dans l’état de Maranhão. Mais en dehors du Brésil, semblait-il, personne ne connaissait Clarice Lispector.

Ma première année d’étudiant, je l’avais consacrée à étudier le chinois quand notre professeur déclara qu’il nous faudrait 10 ans avant que nous soyons capable de déchiffrer un journal. Je suis passé au portugais, malgré aucune connaissance de la langue ou de la culture.

Nous avons enfin commencé à lire de de courtes œuvres brésiliennes. L’une d’elles, un roman publié en 1977 de Lispector appelé « The hour of the Star, » – « L’Heure de l’Étoile »- a changé ma vie. Bien que ses nuances m’échappaient, je sentais l’étrange beauté de cette histoire d’une pauvre fille à Rio de Janeiro. L’auteur était la présence la plus puissante du livre, et je voulus tout savoir sur elle. Qui était cette femme qui me fixait, sur la dernière de couverture, telle une impératrice en exil ?

« Les gens ne pouvaient pas se soucier de quelqu’un qu’ils ne pouvaient pas lire. Et s’ils ne pouvaient pas la lire, ils ne pouvaient s’y intéresser. »

Comme je l’ai appris plus tard, le prénom de Lispector suffisait pour l’identifier à beaucoup de Brésiliens. Mais deux décennies après sa mort en 1977, elle était restée pratiquement non traduite ; parmi les anglophones, elle était inconnue en dehors de certains cercles universitaires. Le plaisir de découvrir un grand écrivain est la possibilité de partager son travail, et j’étais dans une impasse. L’obscurité de Lispector s’en trouvait renforcée. Les gens ne pouvaient pas se soucier de quelqu’un qu’ils ne pouvaient pas lire. Et s’ils ne pouvaient pas la lire, ils ne pouvaient s’y intéresser.

Il m’a fallu des années pour réaliser que ce cercle vicieux ne serait pas rompu par magie. J’ai commencé à écrire la biographie de Lispector, un projet qui a duré cinq ans. Le résultat, « Why this World » – « Pourquoi ce Monde » – a suscité un intérêt dans une série de traductions en anglais de ses romans. A ce jour, ces dernières ont pris encore cinq ans. Avec le recul, apprendre le chinois aurait été plus rapide.

La dernière décennie m’a donné le temps de réfléchir sur la cause principale de l’obscurité de Lispector : la domination mondiale croissante de l’anglais. Une langue internationale peut aider les touristes, mais il transforme la littérature en une rue à sens unique. Non seulement cela rend la vie plus difficile pour les écrivains contemporains, mais la situation est encore pire pour ceux qui, comme Lispector, ne peuvent plus parler pour eux-mêmes.

Les écrivains qui travaillent en anglais ne peuvent pas être blâmés de profiter d’une situation qui s’est développée au fil des siècles. Mais depuis que nous en tirons profit, c’est en partie à nous d’essayer d’y remédier.

« La langue anglaise, comme les rats ou les kudzu*, est devenue une espèce envahissante. »

Aux États-Unis et en Grande Bretagne, les traductions ne représentent que 3 pour cent du marché du livre. En Russie, en revanche, les titres traduits atteignaient 10,5 pour cent du marché en 2013 ; en Chine, environ 7 pour cent. Aux Pays-Bas, quelque 75 pour cent de tous les livres édités sont des traductions – selon les statistiques 2013 -, et environ 10 pour cent de tous les livres d’intérêt général vendus sont des versions originales de langue anglaise. Non seulement les écrivains étrangers sont confrontés à des obstacles pour être lus à l’étranger, mais ils sont évincés des librairies dans leurs propres pays. La langue anglaise, comme les rats ou les kudzu, est devenue une espèce envahissante.

D’éminents écrivains de langue anglaise se battent déjà contre cette tendance. Jonathan Franzen a traduit « Spring Awakening » – « L’Éveil du Printemps » – du dramaturge fin de siècle allemand Frank Wedekind, et les essais du satiriste viennois Karl Kraus. Lydia Davis alterne entre la traduction française et sa propre écriture. Elizabeth Kostova, romancière américaine, a lancé une fondation en 2007 pour porter les écrivains bulgares en anglais.

Parce qu’il y a tellement de lecteurs de langue anglaise, atteindre ce marché a un effet puissant. Grâce à Mme Kostova, les écrivains contemporains bulgares ont une chance d’être connus à l’échelle internationale. Une fois traduite en anglais, Lispector pourrait être lue dans d’autres pays, y compris par les éditeurs de la Chine à l’Ukraine qui souhaitent la publier localement.
Il ne faut pas croire, comme je l’ai fait longtemps, que tous les grands écrivains étrangers finiront par atteindre les librairies de langue anglaise. Comme la publication en anglais devient plus importante, même les éditeurs ouverts aux traductions sont débordés. (Et peu lisent le norvégien.) Pour chaque Karl Ove Knausgaard ou Elena Ferrante, qui sont traduits presque aussitôt qu’ils sortent en norvégien ou en italien, il y a beaucoup de Lispector.

Parier sur eux, après tout, est un acte de foi. Lors de mon premier emploi dans l’édition, à New York, j’ai essayé de convaincre mon patron qu’un manuscrit qui semblait mélanger la science-fiction avec un mauvais porno était l’œuvre d’un nouvel écrivain important qui causait de l’émoi en France. Bien qu’incapable de lire le français, un éditeur m’a pris au mot. Le manuscrit était « Elementary Particles » – « Les Particules Élémentaires » – de Michel Houellebecq. Chaque traduction représente un bond similaire.

Le rêve d’une communauté littéraire mondiale n’est pas nouveau. Mais de même que la mondialisation n’a pas signifié une plus grande égalité politique ou économique, le cosmopolitisme culturel n’a pas été garanti par la communication instantanée et les voyages bon marché. Ils offrent cependant de nouvelles possibilités importantes pour l’activisme littéraire.

« Le monde de la littérature est le dernier endroit où la mondialisation devrait signifier homogénéité. »

Les écrivains qui travaillent en anglais et connaissent une autre langue peuvent aider à établir des connexions et plaider pour leurs collègues étrangers. Les contacts sont peut-être les plus précieux atouts des écrivains. Seules quelques personnes connaissent tout le monde, mais la plupart d’entre nous connaissons quelqu’un. Juste un ou deux contacts – un éditeur, un agent – peuvent faire la différence pour un écrivain étranger. Cela inclut des liens vers des bourses, des programmes d’écriture et des retraites dont les écrivains non anglophones n’ont pas entendu parler.

Même les auteurs qui ont la côte et sont publiés en anglais font face à la difficulté de trouver un public, en grande partie parce qu’ils ne disposent pas des réseaux qu’ils ont chez eux. Depuis que les traductions sont revues moins souvent, les personnes qui pourraient être intéressées sont moins susceptibles d’entendre parler d’eux. Les écrivains de langue anglaise peuvent apporter leur aide en révisant les œuvres étrangères qu’ils traduisent en anglais, ou en interviewant leurs auteurs, profitant des effets amplificateurs des réseaux sociaux.

Peu de choses vous isolent plus que la tâche solitaire de faire face à la page blanche pendant des années. La littérature, d’autre part, est produite par une communauté : présente et passée, morte et vivante. Tout le monde est perdant si les livres deviennent encore une autre marchandise, produite par quelques grands noms. C’est une chose si tout le monde porte les mêmes chaussures ou boit le même soda. Mais le monde de la littérature est le dernier endroit où la mondialisation devrait signifier homogénéité.

Lire l’article original de Benjamin Moser en anglais « Found in translation »

Benjamin Moser est l’auteur de « Why this World » – « Pourquoi ce monde » -, une biographie de Clarice Lispector. Il est rédacteur en chef de sa prochaine « Collected Stories » – « Collection d’histoires » -.

Kudzu* : espèce de plante exotique envahissante qui finit par couvrir les arbres et les maisons.

Illustration de l’article : photo de l’œuvre de l’artiste Jakob Gautel, représentant une Tour de Babel réalisée avec plus de 15 000 livres, dans le cadre de l’exposition du 8 juin 2012 au 14 janvier 2013 au Palais des Beaux-Arts de Lille.

Comment peut-on écrire persan* si tout le monde doit lire l’anglais ?

La domination culturelle de l’anglais est-elle un bien pour la littérature mondiale ? La question est posée par Benjamin Moser, un écrivain américain parlant pas moins de 7 langues et qui s’est attaché récemment à faire connaître l’auteur brésilienne Clarisse Lispector au public de langue anglaise.

Les lecteurs anglophones sont-ils condamnés à ne lire que des écrivains sachant manier la langue de Shakespeare ? Combien de temps faut-il pour qu’un auteur « étranger » soit traduit en anglais afin d’être connu par un plus large public ?

Autant de questions passionnantes abordées par l’article de Benjamin Moser, paru en anglais le mois dernier dans le NewYork Times. Au point que j’ai demandé à l’auteur l’autorisation de traduire son texte en français, afin de le rendre abordable à tous ceux qui s’intéressent à l’écrit, à la traduction, l’adaptation, l’édition et à la littérature en générale, mais pour qui l’anglais reste… du chinois !

Un mois s’est écoulé entre la publication le 7 juillet dernier de l’article de Benjamin Moser et la traduction française qui suit. Un temps relativement long si l’on songe à l’immédiateté de l’information sur internet, mais infiniment court en regard des exemples tirés de l’expérience personnelle de l’auteur.

Même si l’anglais donne un écho plus large aux œuvres des auteurs américains, ceux-ci rencontrent parfois la même difficulté pour être traduits et publiés hors de leurs pays. Dernier exemple en date, la première traduction française du livre de l’écrivain culte David Foster Wallace « Infinite Jest » – « l’Infinie Comédie » – sortie le 20 aout dernier aux Éditions de l’Olivier… 20 ans après sa première publication en anglais, soit une génération ! 

Lire l’article de Benjamin Moser en Français

Lire l’article original de Benjamin Moser en anglais « Found in translation »

*Comment peut-on écrire en persan ? Le titre de l’article s’inspire de la fameuse question « Comment peut-on être persan », tirées des Lettres Persanes de Montesquieu, dans lesquelles le philosophe français, il y a plus de 3 siècles, critiquait l’ethnocentrisme des parisiens, vu à travers les yeux et la correspondance de deux voyageurs persans.

Illustration de l’article : Gravure persane du Cantique des oiseaux – Farid ud-Din ‘Attâr – Poète persan 1142 – 1220

Marcel Duchamp

Interview de Marcel Duchamp : « Je ne crois pas à l’art, plutôt à l’artiste. »

En 1964, le critique d’art du New Yorker Calvin Tomkins eut plusieurs fois l’occasion d’interviewer l’artiste Marcel Duchamp. Restées inédites, ces rencontres avec l’inventeur du Ready-made sont publiées pour la première fois aux Etats-Unis.

En voici des extraits parus en Italien dans le journal Repubblica, que je me suis fait un plaisir de vous retranscrire dans la langue de Molière. Histoire de rendre au génie de Marcel Duchamp ce que le français lui avait donné, la naissance à défaut de reconnaissance…

Des propos qui vont à contre-courant de la conception de l’art et qu’il fait bon de relire à cinquante ans de distance.

C.T : … J’aimerais que vous me parliez de votre vie à New York avant la Grande Guerre. Vous avez dit que la cité avait beaucoup changé depuis.

Marcel Duchamp : La vie a changé partout dans le monde. Prenez les taxes. En 1916 et 1920, les taxes n’existaient pas, ou elles étaient tellement négligeables que les gens n’y pensaient jamais. Aujourd’hui, quand approchent les mois de mars et avril, tous s’agitent et se plaignent de ne pas pouvoir s’acheter ceci ou cela parce qu’ils doivent payer les taxes.

Cette frénésie était inconnue à l’époque. Et même le reste de la vie en général était plus tranquille, au moins dans les rapports entre personnes. Il n’y avait pas la course des souris, cette course forcée au succès qu’on connait maintenant. Le monde entier aujourd’hui a l’obsession de courir au succès.

C.T : Mais, malgré tout ce mercantilisme et cette course au succès, force est de reconnaître que parmi les artistes plus jeunes aujourd’hui, on trouve un grand ferment, beaucoup d’inventivité, d’excitation… (nous sommes en 1964)

Marcel Duchamp : Oui, à l’époque il y avait moins de mouvements qu’aujourd’hui et pas autant d’artistes. Faire le métier d’artiste était réservé à peu, tandis qu’aujourd’hui, un jeune qui n’a pas de prédisposition particulière pour quelque chose te dit : “Peut-être que j’essaie dans l’art.” De mon temps, les jeunes qui ne savaient pas quoi faire essayaient la médecine, ou étudiaient pour devenir avocats. C’était ce qui se faisait.

C.T : Pensez-vous l’idée diffuse que faire de l’art est simple ?

Marcel Duchamp : Non, ce n’est pas plus simple qu’avant de faire de l’art, c’est qu’il y a plus de galeries. Mais aussi beaucoup plus de concurrence.

C.T : Et d’après vous, toute cette nouvelle activité artistique n’est pas un signal positif ?

Marcel Duchamp : Oui, si on le regarde d’un point de vue social. Mais sur le plan esthétique, cela me semble très dommageable. A mon avis, une production aussi abondante ne peut générer que médiocrité. Il n’y a pas le temps de de réaliser des œuvres vraiment belles. C’est ce que j’appelle l’intégration de l’artiste dans la société.

Cela signifie que l’artiste a acquis un statut équivalent à celui de l’avocat, du médecin. Il y a cinquante ans, nous étions des parias. Les parents d’une jeune fille n’auraient jamais consenti à lui faire épouser un artiste.

Marcel Duchamp : “L’artiste a acquis un statut équivalent à celui de l’avocat, du médecin. Il y a cinquante ans, nous étions des parias.”

C.T : Mais cela vous plaisait d’être vu comme un paria ?

Marcel Duchamp : Ah oui, bien sûr, ce n’est pas très commode mais au moins tu as la sensation de réaliser quelque chose de différent et d’inhabituel, qui restera pendant des siècles après ta mort.

C.T : Donc, vous désapprouvez le fait que l’artiste s’intègre dans la société ?

Marcel Duchamp : D’un certain côté, c’est une chose très plaisante parce qu’il y a la possibilité de gagner sa vie avec l’art. Mais c’est délétère du point de vue de la qualité du travail fourni.

Je suis de l’avis que les choses importantes doivent être réalisées avec lenteur. Je ne crois pas à la vitesse et c’est ce qui se produit avec l’intégration. Je ne crois pas à la rapidité, à la vitesse, concepts désormais introduits dans l’art, pour pouvoir le faire vite.” Plus c’est rapide, meilleur c’est” disent-ils.

C.T : Vous avez déclaré que votre œuvre a contribué à créer ce phénomène que vous venez de décrire. La création des ready-made par exemple…

Marcel Duchamp : Mais quand je réalisais des choses comme celles-ci, ce n’était pas avec l’idée d’en produire des milliers. L’objectif était de me soustraire à la capacité d’échange, à la monétisation pour ainsi dire de l’œuvre d’art.

Je n’ai jamais eu l’intention de vendre mes ready-made. C’était un geste pour démontrer qu’il était possible de faire quelque chose, sans l’arrière pensée d’en tirer de l’argent. En fait je ne les ai jamais vendus. Je ne les ai même jamais exposés. Personne ne les a jamais vu jusqu’à il y a une vingtaine d’années.

Quand je les ai exposés à la Galerie Bourgeois en 1916, Bourgeois me fit comme une faveur de les inclure dans l’exposition, comme une chose ironique (de sa part, pas de la mienne).

Si je suis responsable de ce qui arrive aujourd’hui, je le suis jusqu’à un certain point, pas entièrement.

C.T : Que pensez-vous de la conception contemporaine de l’art comme de quelque chose qui n’est pas fixe, qui est autre chose qu’un chef-d’œuvre fixé au mur ?

Marcel Duchamp : La difficulté est de le faire comprendre à celui qui l’achète. Les collectionneurs sont une catégorie très traditionaliste ! En général, ils ne sont pas suffisamment intelligents. Ils ont tendance à sentir les choses, se laissent guider par leurs sensations, ce ne sont pas des intellectuels.

Pour eux, c’est déjà un grand pas en avant de comprendre que ce qu’ils achètent n’est pas fait pour être accroché à un mur ou décorer leur habitation. Ils sont toujours prêts à dire :” Je veux l’acheter surtout pour le montrer à mes amis”, ou “quand ils viendront à mon cocktail, je veux qu’ils voient mon Rauschenberg”.

Ils veulent regarder les couleurs et la combinaison des formes et dire avec désinvolture :” Oh celui-ci je l’adore, il ne te plait pas ? Ah il est merveilleux”. C’est leur vocabulaire. Un vocabulaire merveilleux, non ? (éclat de rire)

Marcel Duchamp : “Les collectionneurs sont une catégorie très traditionaliste ! En général, ils ne sont pas suffisamment intelligents.”

C.T : Serait-ce plus salutaire si le collectionneur recevait ces œuvres d’une façon plus proche de l’esprit avec lequel elles ont été conçues ?

Marcel Duchamp : Au moins il y aurait une possibilité de retourner à une approche spirituelle qui aujourd’hui manque complètement. Ou plutôt, qui est occultée par la valeur monétaire des tableaux.

Ceux-ci peuvent être très spirituels mais le collectionneur finit toujours par dire : “je l’ai payé tant.” Ou trop, ou trop peu, et c’est bien dans les deux cas. Si c’est trop peu, il demande : “J’ai mal fait ?”. Et si c’est trop, il dit “Je suis fier de l’avoir payé si cher”.

C.T : Vous pensez que le mercantilisme soit devenu le caractère dominant dans le monde de l’art aujourd’hui ?

Marcel Duchamp : C’est l’effet de l’intégration. Cela signifie que si un avocat ou un médecin font quelque chose, il sont payés pour cela, et c’est une chose entendue qu’ils doivent être payés pour les services qu’ils rendent. Dans le cas de l’artiste -intégré pour la première fois depuis un siècle parmi eux-, il doit être payé pour ce qu’il fait. C’est normal, automatique. Personne ne se préoccupe plus de raisonner là-dessus ni d’avoir à le justifier.

C.T : Selon vous, que peut faire un jeune artiste pour briser les cages d’aujourd’hui, comme vous avez brisé celles d’hier, avant la Grande Guerre ?

Marcel Duchamp : Le grand artiste de demain devra entrer en clandestinité. Si la chance est avec lui, il sera reconnu comme tel après sa mort, mais il pourrait aussi passer inobservé. Entrer en clandestinité signifie ne pas être tenu d’interagir en termes d’argent avec la société.

Ne pas accepter l’intégration. Aujourd’hui, un artiste peut être un génie, mais si il se laisse contaminer par les flux financiers qui lui tournent autour, son génie fondra jusqu’à disparaître.

En dépit de ce qu’aura dit ou fait l’artiste, il restera de lui quelque chose qui n’a rien à voir avec ce qu’il désirait : son œuvre aura été capturé par la société qui se la sera appropriée. L’artiste ne compte pas. La société prend ce qu’elle veut. C’est l’interaction avec le public qui fait le tableau. Sans cela, il disparaîtrait dans un grenier, aucune œuvre d’art n’existerait vraiment.

L’œuvre d’art est toujours basée sur deux pôles : le public et l’auteur, et l’étincelle qui résulte de cette action bipolaire donne vie à quelque chose, comme l’électricité. Il n’y a pas besoin de dire que l’artiste est un grand penseur parce qu’il produit l’œuvre d’art. L’artiste ne produit rien tant que celui qui regarde ne dit : “Tu as fait quelque chose de merveilleux”. C’est celui qui regarde qui a le dernier mot.

Marcel Duchamp : “Le grand artiste de demain devra entrer en clandestinité.”

C.T : En d’autres mots, l’artiste ne devrait pas se considérer un être suprême ?

Marcel Duchamp : Essayez de lui dire ! Un artiste me répondrait : “Tu es fou ! Je le sais ce que je suis en train de faire”. Ils ont un ego démesuré. Nauséabond.

C.T : Mais c’est une attitude qui est en train de changer, non ? Les artistes pop-art semblent se prendre moins au sérieux que les expressionnistes abstraits.

Marcel Duchamp : Oui, c’est une sorte d’humorisme et ce n’est pas un mal. C’est peut-être même le présage d’une époque dans laquelle l’humour entrera dans l’art, dans laquelle les gens ne seront plus aussi sérieux et l’argent aussi important. Et il y aura du temps libre à disposition. Il faudrait trouver un système grâce auquel tous ont assez d’argent, sans devoir travailler pour le gagner.

C.T : Vous n’avez jamais cherché à discuter de ces théories avec un autre artiste ?

Marcel Duchamp : En général, je n’aime pas discuter. Avec les artistes, on ne discute pas, tu dis des paroles et eux disent des paroles, il n’y a pas la moindre concession. Zéro absolu. Magnifique des deux côté, un tas de paroles neuves, un langage poli, mais aucun échange réel et aucune compréhension des idées de l’autre.

C.T : Si on revient au discours mercantiliste, quelle est l’importance du rôle du marchand d’art dans la vie des artistes ?

Marcel Duchamp : Ils ont lancé tellement de jeunes. Mais il y a aussi des poux qui vivent sur les épaules de l’artiste. Même les collectionneurs sont des parasites. Ils me plaisent beaucoup, ce sont des personnes sympathiques, mais cela n’a rien à voir avec leur caractéristique de fond d’être des parasites de l’artiste. Ils sont une forme de parasitisme très particulier qui, au lieu d’être un obstacle, valorise.

C.T : Vous avez déclaré que nous sommes au point le plus bas dans l’histoire de l’art.

Marcel Duchamp : En réalité, il n’y a pas un point plus bas et un point plus haut, mais j’ai peur que de notre cher siècle, dans cinq cent ans, on ne se rappellera pas grand chose. Par rapport au dix-huitième siècle, il aurait la même valeur que le dix-septième, avec ses formes artistiques jugées frivoles, légères, plus ou moins décoratives. De plus, l’art du dix-neuvième est réalisé de façon à ne pas durer. Les matériaux employé pour produire l’art sont extrêmement périssables. Les artistes utilisaient des pigments pauvres. Je l’ai fait moi-même. Le résultat, c’est que bientôt, beaucoup de ces œuvres disparaîtront. Les tableaux s’émiettent continuellement, ils sont réparés et restaurés en permanence. Et même les restaurateurs les détruisent en partie parce qu’ils les restaurent trop. Quand une croute de peinture se détachent, il faut recoller le morceau et cela comporte une autre retouche. Tout cela a un nom : art rapide, art pour l’instant présent, qui se moque du futur ou du passé. Je retiens que cela a été la caractéristique de tout le siècle, des fauvistes aux suivants. Il fallait faire un tableau en un après-midi. Autrement tu es stupide. Ou mieux, tu es jugé sans importance. Mais c’est une chose que je ne peux pas admettre. Quand je fais une chose, je ne la fais pas en cinq minutes ou en cinq heures, mais en cinq ans. Je pense que la lenteur de l’exécution possède quelque chose qui rend plus probable de produire une œuvre durable dans son expression, une œuvre qui à distance de cinq siècles sera considérée encore importante.

C.T : Pouvez-vous mieux développer le concept “sortir de la tradition” ?

Marcel Duchamp : Cela devrait être l’attitude adoptée par celui qui veut trouver quelque chose de propre. Pour faire quelque chose de personnel, vous devez oublier ce que vous avez appris. C’est quand vous commencez à oublier que vous trouvez quelque chose… d’autre. Certes, Peut-être vous essayez sans jamais réussir. Vous croyez faire quelque chose de totalement personnel et un an après, vous le regardez et vous voyez les racines d’où proviennent inconsciemment votre art. Le Nu qui descend l’escalier n’était pas quelque chose de nouveau pour moi au moment où je le faisais. Je ne le savais pas. Seulement après, devant la réaction des autres, j’ai découvert que c’était quelque chose de nouveau.

C.T : On a beaucoup écrit sur le ready-made, forme de protestation contre l’art vu comme une marchandise. Vous préférez considérer l’art comme une forme de magie ?

Marcel Duchamp : Plus j’avance, plus il me semble que ce soit impossible. Il y a ce dilemme, comme vous avez souligné, lié au fait que celui qui regarde est aussi important que l’artiste. J’attribue au public quasiment plus d’importance qu’à l’artiste, parce que non seulement il regarde, mais parce qu’il émet aussi un avis. Je pense que c’est le moyen pour introduire dans la société le jeu sans importance de l’art. C’est comme un jeu entre le spectateur et l’artiste. Comme la roulette ou une drogue. Donc l’aspect magique de l’art est quelque chose auquel je ne crois plus, je crains d’être un agnostique de l’art. Je ne crois pas dans l’art avec toutes ses fioritures, la mystique, la révérence etc. En tant que drogue, il est très utile pour énormément de gens. C’est un sédatif qui provoque la dépendance.

Marcel Duchamp : “En tant que drogue, l’art est très utile pour énormément de gens. C’est un sédatif qui provoque la dépendance.”

C.T : C’est une drogue aussi pour l’artiste ?

Marcel Duchamp : Oui, mais d’une autre façon. C’est un aspect psychologique, le fait de se mettre sur un piédestal. L’artiste fait tout son possible pour penser qu’il entrera faire partie des collections du Louvre ou du Metropolitan Museum. En utilisant l’art comme une échelle. C’est un autre chapitre de la vie, le chapitre de l’ambition. Mais cela se trouve de partout.

C.T : Votre définition de l’art par certains côtés se rapproche de celle de Matisse, l’art comme fauteuil commode ?

Marcel Duchamp : Certainement, cela présente divers avantages. Mais en même temps, il n’y a pas besoin de lui donner cette reconnaissance d’être une espèce de religion. Dieu est beaucoup mieux (il rit). Tout ce qui est systématisé met peut de temps à devenir stérile. Rien ne possède une valeur éternelle. Cela dépend comment l’accueille la société. La pauvre Joconde désormais est finie, pour autant que son sourire soit merveilleux, elle a tellement été regardée qu’il a disparu. Je suis convaincu que quand un million de personnes regarde un tableau, par le seul fait de le regarder ils le modifient. Dans le sens concret. Vous comprenez ce que je veux dire ? Ils modifient l’image physique sans s’en rendre compte. Il y a une action, transcendantale naturellement, qui détruit de manière absolu tout ce que vous auriez pu voir quand elle était encore vivante. Le public est partie intégrante de la réalisation du tableau, mais il exerce aussi une influence diabolique, simplement par le fait de le regarder. La même chose est arrivée avec mon Nu descendant l’escalier. De tableau scandaleux, il est devenu une peinture ennuyeuse, parce qu’il a été trop regardé. Ah, encore le Nu (il rit).

C.T : En décidant de repousser les limite des lois de la physique et de la chimie, vous cherchez à adopter un point de vue ironique ?

Marcel Duchamp : Oui, avec l’idée que cela serait plus qu’un jeu, quelque chose pour lequel il vaille plus la peine de vivre : réussir à repousser les limites de ces lois, les rendre plus élastiques…

C.T : Pourquoi la vie serait-elle plus intéressante ainsi ?

Marcel Duchamp : Il y aurait plus d’imagination, plus de liberté d’action, plus de manque de sérieux, plus de jeu, plus d’espace pour respirer au lieu de travailler. Pourquoi l’homme devrait-il travailler pour vivre , Le pauvre a été mis sur la terre sans son consentement. Il est obligé d’être ici. Le suicide est une chose difficile à réaliser. La vie c’est les travaux forcés. C’est notre destin, nous devons travailler pour respirer. Je ne comprends pas pourquoi c’est aussi admirable. Je conçois parfaitement une société dans laquelle il y ait une place pour les fainéants. J’avais même pensé fonder une maison pour les fainéants, l’Hospice des paresseux. Si tu es fainéant et que les gens acceptent que tu ne fasses rien, tu as le droit de manger, de boire, d’avoir un abri. Une maison dans laquelle tout cela gratuitement. A condition de ne pas travailler. Si tu commences à travailler, tu es chassé.

C.T : Votre vie est remplie par l’art, mais il semble que vous ne croyez pas tant à l’art ?

Marcel Duchamp : Je ne crois pas à l’art. Je crois à l’artiste.

Texte librement traduit de l’italien au français, à partir d’une traduction de l’anglais en italien de Fabio Galimberti. Photographie empruntée sur le site ArtPlastoc

Quand le Land Art se prend un râteau…

Les œuvres de l’homme sont éphémères et destinées à s’effacer au bout de quelques heures ou de quelques siècles. Celles de l’artiste de plage anglais Tony Plant en sont la parfaite illustration.

Quand il part exécuter ses cercles parfaitement concentriques sur le sable, le Land Art se prend un râteau à chaque marée ! A peine le temps de tracer ses immenses figures à marée basse et de les photographier que déjà elles disparaissent comme des ronds dans l’eau quand la mer recouvre la plage. Toutes les si heures, les vagues se chargent d’effacer son travail.

Les étranges spirales galactiques de Tony Plant durent seulement le temps de faire résonner la part de cosmos qui est en nous. Après tout, être condamné à rouler éternellement une pierre en haut d’une montagne ou à ratisser des grains de sable sur une plage, c’est un peu la même chose. “Il faut imaginer Sisyphe heureux” écrivait Albert Camus. Superbe et so Zen !

Voir la page Facebook de l’artiste Tony Plant

Sculpture : osez osez Josepha !

Ses femmes de bronze ou de résine font le tour du monde en bas résilles, toujours prêtes à éveiller le désir dans leurs tenues coquines aux couleurs vives et délirantes.

Chez Josepha, tout a de quoi surprendre, à commencer par son parcours de sculptrice qui n’a rien d’académique puisqu’il débute par des défilés de mode. Sa rencontre avec l’homme qui partage aujourd’hui sa vie, sculpteur lui-même et professeur d’art plastique, sera décisive.

Alors qu’elle s’est taillée une renommée mondiale dans le prêt-à-porter dont d’autres se seraient contentés, cette styliste de talent décide en 1992 d’abandonner manteaux et chapeaux… pour habiller de dentelles, corsets et guêpières ses sculptures de bronze et de résine !

Très vite, son style s’épanouit et le succès est au rendez-vous. Ainsi commence une trajectoire artistique originale qui la porte aujourd’hui à exposer son travail aussi bien à Paris et dans de nombreuses galeries de province, qu’à New York, San Francisco, Singapour et même en Chine.

Un trait d’union original entre la mode et l’art contemporain

Auteur d’une œuvre unique axée sur le thème de la femme, Josepha dévoile une facette inattendue de l’art contemporain par son côté tour à tour ludique et émouvant, d’une accessibilité immédiate et échappant avec malice à toutes les étiquettes.

Ses sculptures défient l’équilibre et semblent flotter dans un rêve, richement teintées d’humour et de légèreté. Soigneusement déshabillées, elles s’offrent sans vulgarité à l’œil le plus expert comme le moins averti, dans une métamorphose colorée et une reconstruction permanentes.

Se jouant des règles de l’art classique comme des interrogations de l’art contemporain, les femmes-sujets de Josepha ont l’art d’échapper à toute arrière-pensée et à toute intellectualisation.

De leur présence jaillit une vivifiante sensation de fraîcheur et d’allégresse. C’est peut-être qu’entre la vie qui émane de ces sculptures et la vie de Josepha, il n’y a pas la barrière de l’art avec un grand A. Mais plutôt un regard amusé, touché ou séduit, jamais amer ni choqué.

Le côté éphémère de l’éternel féminin

Fines égéries de bronze, mystérieuses chrysalides, ou mutines femmes de résine, elles vous vont droit au cœur, car c’est là que réside leur étrange pouvoir. Avec Josepha, rien n’est jamais figé d’avance. Le bronze se plie au mouvement, la ciselure se fait dentelle, la patine, chair… Sous les doigts de l’artiste, le secret de la féminité nous renvoie au mystère de la création.

Pour Josepha, qui fut styliste de mode et façonna le cuir et la fourrure, avant de s’adonner corps et âme à la peinture et à la sculpture, le plaisir de créer et de donner du plaisir sont essentiels.

Sa quête de la beauté, des proportions, de l’équilibre ou du mouvement ne sont jamais la finalité recherchée. Elles représentent seulement, au même titre que la terre, le polyester ou le bronze, ses outils et ses matériaux de prédilection pour faire transparaître ce qui ne peut être dit ni montré, mais uniquement transmis : la vie.

Entrez dans les confidences de Josepha

Si vous demandez à Josepha de vous expliquer sa conception de l’art, vous serez quelque peu surpris de l’entendre vous répondre :

– « Je ne sais pas faire… Je n’ai rien à apprendre aux autres, j’ai tout à apprendre moi-même ! »

– « Je fais tout à l’envers ! Je ne commence pas par un dessin, je vais directement au volume. La femme, je la connais de l’intérieur. Je n’ai pas besoin de modèle, sinon, ce ne serait pas authentique mais de la reproduction ».

– « Je ne suis pas polluée par la réflexion. Je m’inspire plutôt d’un mouvement car je n’aime pas la maladresse. Il ne doit pas y avoir d’angles morts, moches à regarder. Une face amène l’autre, c’est un mouvement, un tourbillon. »

– « Ou vous ressentez de l’émotion, ou vous êtes insensible. Je suis surprise de voir que les gens qui aiment mon travail sont souvent émus jusqu’aux larmes. Ils me remercient de leur donner du plaisir. »

Josepha, une femme-sujet à toutes les passions de la vie

Discrète par nature, mais toujours audacieuse dans sa façon de revisiter les thèmes de l’enfance, l’intimité, la séduction ou la maternité, Josepha poursuit son travail dans la campagne Drômoise. Travailleuse inlassable, prolifique et exigeante, elle tient à diriger ses propres fonderies.

La recette de son succès : elle ose être une artiste contemporaine « pop » au vrai sens du terme, en étant populaire et positive. Et signe de leur popularité, ses résines et ses bronzes s’arrachent à prix d’or. Il est même arrivé de trouver de grossières copies en vente sur ebay…

Plus accessible qu’une résine numérotée de l’artiste, les fans de Josepha peuvent se procurer la luxueuse édition présentant toutes les facettes de son œuvre. Un livre d’art précieux pour lequel l’artiste m’a demandé d’écrire les textes, conçu comme le livre-objet d’une femme-sujet à toutes les passions de la vie, un prolongement graphique de son travail de recherche sur le volume. Les galeries exposant ses sculptures sont à découvrir sur le site de Josepha.