Trouvé en traduisant, d’après Benjamin Moser

Article de Benjamin Moser, paru le 7 juillet 2015 dans le New York Times sous le titre « Found in translation », traduit de l’anglais par Eric Pichelingat avec l’autorisation de l’auteur.

Les Eyzies-de-Tayac, France – À l’université dans les années 1990, je suis tombé sur une auteur brésilienne sensationnelle, au point de penser qu’elle était un nom connu. Elle l’était en effet, à Curitiba ou dans l’état de Maranhão. Mais en dehors du Brésil, semblait-il, personne ne connaissait Clarice Lispector.

Ma première année d’étudiant, je l’avais consacrée à étudier le chinois quand notre professeur déclara qu’il nous faudrait 10 ans avant que nous soyons capable de déchiffrer un journal. Je suis passé au portugais, malgré aucune connaissance de la langue ou de la culture.

Nous avons enfin commencé à lire de de courtes œuvres brésiliennes. L’une d’elles, un roman publié en 1977 de Lispector appelé « The hour of the Star, » – « L’Heure de l’Étoile »- a changé ma vie. Bien que ses nuances m’échappaient, je sentais l’étrange beauté de cette histoire d’une pauvre fille à Rio de Janeiro. L’auteur était la présence la plus puissante du livre, et je voulus tout savoir sur elle. Qui était cette femme qui me fixait, sur la dernière de couverture, telle une impératrice en exil ?

« Les gens ne pouvaient pas se soucier de quelqu’un qu’ils ne pouvaient pas lire. Et s’ils ne pouvaient pas la lire, ils ne pouvaient s’y intéresser. »

Comme je l’ai appris plus tard, le prénom de Lispector suffisait pour l’identifier à beaucoup de Brésiliens. Mais deux décennies après sa mort en 1977, elle était restée pratiquement non traduite ; parmi les anglophones, elle était inconnue en dehors de certains cercles universitaires. Le plaisir de découvrir un grand écrivain est la possibilité de partager son travail, et j’étais dans une impasse. L’obscurité de Lispector s’en trouvait renforcée. Les gens ne pouvaient pas se soucier de quelqu’un qu’ils ne pouvaient pas lire. Et s’ils ne pouvaient pas la lire, ils ne pouvaient s’y intéresser.

Il m’a fallu des années pour réaliser que ce cercle vicieux ne serait pas rompu par magie. J’ai commencé à écrire la biographie de Lispector, un projet qui a duré cinq ans. Le résultat, « Why this World » – « Pourquoi ce Monde » – a suscité un intérêt dans une série de traductions en anglais de ses romans. A ce jour, ces dernières ont pris encore cinq ans. Avec le recul, apprendre le chinois aurait été plus rapide.

La dernière décennie m’a donné le temps de réfléchir sur la cause principale de l’obscurité de Lispector : la domination mondiale croissante de l’anglais. Une langue internationale peut aider les touristes, mais il transforme la littérature en une rue à sens unique. Non seulement cela rend la vie plus difficile pour les écrivains contemporains, mais la situation est encore pire pour ceux qui, comme Lispector, ne peuvent plus parler pour eux-mêmes.

Les écrivains qui travaillent en anglais ne peuvent pas être blâmés de profiter d’une situation qui s’est développée au fil des siècles. Mais depuis que nous en tirons profit, c’est en partie à nous d’essayer d’y remédier.

« La langue anglaise, comme les rats ou les kudzu*, est devenue une espèce envahissante. »

Aux États-Unis et en Grande Bretagne, les traductions ne représentent que 3 pour cent du marché du livre. En Russie, en revanche, les titres traduits atteignaient 10,5 pour cent du marché en 2013 ; en Chine, environ 7 pour cent. Aux Pays-Bas, quelque 75 pour cent de tous les livres édités sont des traductions – selon les statistiques 2013 -, et environ 10 pour cent de tous les livres d’intérêt général vendus sont des versions originales de langue anglaise. Non seulement les écrivains étrangers sont confrontés à des obstacles pour être lus à l’étranger, mais ils sont évincés des librairies dans leurs propres pays. La langue anglaise, comme les rats ou les kudzu, est devenue une espèce envahissante.

D’éminents écrivains de langue anglaise se battent déjà contre cette tendance. Jonathan Franzen a traduit « Spring Awakening » – « L’Éveil du Printemps » – du dramaturge fin de siècle allemand Frank Wedekind, et les essais du satiriste viennois Karl Kraus. Lydia Davis alterne entre la traduction française et sa propre écriture. Elizabeth Kostova, romancière américaine, a lancé une fondation en 2007 pour porter les écrivains bulgares en anglais.

Parce qu’il y a tellement de lecteurs de langue anglaise, atteindre ce marché a un effet puissant. Grâce à Mme Kostova, les écrivains contemporains bulgares ont une chance d’être connus à l’échelle internationale. Une fois traduite en anglais, Lispector pourrait être lue dans d’autres pays, y compris par les éditeurs de la Chine à l’Ukraine qui souhaitent la publier localement.
Il ne faut pas croire, comme je l’ai fait longtemps, que tous les grands écrivains étrangers finiront par atteindre les librairies de langue anglaise. Comme la publication en anglais devient plus importante, même les éditeurs ouverts aux traductions sont débordés. (Et peu lisent le norvégien.) Pour chaque Karl Ove Knausgaard ou Elena Ferrante, qui sont traduits presque aussitôt qu’ils sortent en norvégien ou en italien, il y a beaucoup de Lispector.

Parier sur eux, après tout, est un acte de foi. Lors de mon premier emploi dans l’édition, à New York, j’ai essayé de convaincre mon patron qu’un manuscrit qui semblait mélanger la science-fiction avec un mauvais porno était l’œuvre d’un nouvel écrivain important qui causait de l’émoi en France. Bien qu’incapable de lire le français, un éditeur m’a pris au mot. Le manuscrit était « Elementary Particles » – « Les Particules Élémentaires » – de Michel Houellebecq. Chaque traduction représente un bond similaire.

Le rêve d’une communauté littéraire mondiale n’est pas nouveau. Mais de même que la mondialisation n’a pas signifié une plus grande égalité politique ou économique, le cosmopolitisme culturel n’a pas été garanti par la communication instantanée et les voyages bon marché. Ils offrent cependant de nouvelles possibilités importantes pour l’activisme littéraire.

« Le monde de la littérature est le dernier endroit où la mondialisation devrait signifier homogénéité. »

Les écrivains qui travaillent en anglais et connaissent une autre langue peuvent aider à établir des connexions et plaider pour leurs collègues étrangers. Les contacts sont peut-être les plus précieux atouts des écrivains. Seules quelques personnes connaissent tout le monde, mais la plupart d’entre nous connaissons quelqu’un. Juste un ou deux contacts – un éditeur, un agent – peuvent faire la différence pour un écrivain étranger. Cela inclut des liens vers des bourses, des programmes d’écriture et des retraites dont les écrivains non anglophones n’ont pas entendu parler.

Même les auteurs qui ont la côte et sont publiés en anglais font face à la difficulté de trouver un public, en grande partie parce qu’ils ne disposent pas des réseaux qu’ils ont chez eux. Depuis que les traductions sont revues moins souvent, les personnes qui pourraient être intéressées sont moins susceptibles d’entendre parler d’eux. Les écrivains de langue anglaise peuvent apporter leur aide en révisant les œuvres étrangères qu’ils traduisent en anglais, ou en interviewant leurs auteurs, profitant des effets amplificateurs des réseaux sociaux.

Peu de choses vous isolent plus que la tâche solitaire de faire face à la page blanche pendant des années. La littérature, d’autre part, est produite par une communauté : présente et passée, morte et vivante. Tout le monde est perdant si les livres deviennent encore une autre marchandise, produite par quelques grands noms. C’est une chose si tout le monde porte les mêmes chaussures ou boit le même soda. Mais le monde de la littérature est le dernier endroit où la mondialisation devrait signifier homogénéité.

Lire l’article original de Benjamin Moser en anglais « Found in translation »

Benjamin Moser est l’auteur de « Why this World » – « Pourquoi ce monde » -, une biographie de Clarice Lispector. Il est rédacteur en chef de sa prochaine « Collected Stories » – « Collection d’histoires » -.

Kudzu* : espèce de plante exotique envahissante qui finit par couvrir les arbres et les maisons.

Illustration de l’article : photo de l’œuvre de l’artiste Jakob Gautel, représentant une Tour de Babel réalisée avec plus de 15 000 livres, dans le cadre de l’exposition du 8 juin 2012 au 14 janvier 2013 au Palais des Beaux-Arts de Lille.

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